SEEG : pourquoi le gouvernement ne dévoile-t-il les dessous de la scission qu’à cinq mois de l’échéance ?

Pendant des mois, la scission de la Société d’énergie et d’eau du Gabon (SEEG) a été présentée comme une évidence. Décidée à l’issue du Dialogue national, inscrite parmi les engagements du président Brice Clotaire Oligui Nguema et régulièrement évoquée en Conseil des ministres, la réforme semblait déjà actée. Pourtant, ce n’est qu’à cinq mois de son entrée en vigueur annoncée que le gouvernement dévoile enfin les arguments économiques, financiers et juridiques censés la justifier auprès des actionnaires.
Réunis en conseil d’administration extraordinaire le 31 juillet à Libreville, les administrateurs de la SEEG et les actionnaires stratégiques ont assisté à un véritable exercice de conviction conduit par le ministre de l’Accès universel à l’eau et à l’énergie, Philippe Tonangoye, entouré de plusieurs membres du gouvernement. L’objectif était moins d’annoncer une réforme connue de tous que d’obtenir l’adhésion des parties prenantes à une opération dont l’aboutissement dépend encore d’un vote.
Le gouvernement a choisi de déplacer le débat du terrain politique vers celui des chiffres. Les comptes présentés dressent le portrait d’une entreprise en grande difficulté : un chiffre d’affaires quasiment stagnant entre 2020 et 2023, une croissance inférieure à 2 % en 2024, des frais financiers multipliés par quatorze en cinq ans, un excédent brut d’exploitation négatif de 23,8 milliards de francs CFA et une perte nette de 45,6 milliards. À cela s’ajoutent une dégradation du besoin en fonds de roulement, un recul de la valeur ajoutée et une masse salariale évoluant plus rapidement que la richesse créée.
Pour l’exécutif, ces indicateurs démontrent que le modèle économique de la SEEG est arrivé à bout de souffle et justifient une restructuration profonde conforme aux dispositions de l’Acte uniforme OHADA sur les sociétés commerciales.
Mais cette démonstration soulève une autre question : pourquoi avoir attendu si tard pour exposer publiquement ces éléments ? Depuis plusieurs mois, la scission est présentée comme une décision irréversible. Si les difficultés financières étaient connues et suffisamment graves pour justifier une telle réforme, leur présentation détaillée n’intervient qu’au moment où le gouvernement doit convaincre des actionnaires dont il ne détient pas, à lui seul, la majorité qualifiée des deux tiers exigée par le droit OHADA.
Cette temporalité interroge également sur le calendrier de mise en œuvre. À moins de cinq mois de la création annoncée de deux nouvelles sociétés publiques, plusieurs questions essentielles restent encore en suspens. Le gouvernement reconnaît lui-même que les engagements bancaires doivent être audités, que les actifs stratégiques doivent faire l’objet d’une expertise patrimoniale, que les créanciers doivent être consultés et que les dettes doivent être certifiées. Autrement dit, plusieurs préalables indispensables à une scission sécurisée restent encore à accomplir.
Conscient des risques, l’exécutif envisage désormais la création d’une structure de défaisance chargée d’isoler le passif historique de la SEEG afin d’éviter que les futures entités ne commencent leur activité avec le poids des dettes accumulées. Une mesure qui traduit la complexité d’une réforme dont les contours techniques semblent encore en construction.
Le volet social constitue lui aussi un défi majeur. Si le gouvernement assure que les salariés seront répartis entre les deux futures entreprises selon leur activité principale et que les partenaires sociaux seront associés au processus, la réorganisation des fonctions supports et les conséquences opérationnelles de cette redistribution restent encore à préciser.
Le calendrier, en revanche, demeure inchangé. La SEEG continuera d’assurer les services jusqu’au 31 décembre 2026 à 23 h 59 avant de laisser place, une minute plus tard, aux deux nouveaux opérateurs publics.Reste désormais l’obstacle principal : obtenir l’accord des actionnaires. L’État contrôle 56 % du capital de la société via le Fonds souverain de la République gabonaise, mais cette participation demeure insuffisante pour atteindre la majorité qualifiée requise. C’est donc aussi sur le terrain de la persuasion que se jouera l’avenir de la réforme.
Au-delà des chiffres, cette séquence révèle surtout que la bataille autour de la scission n’est pas encore gagnée. Si le principe de la réforme est affiché depuis plusieurs mois, sa traduction juridique, financière et sociale reste encore à sécuriser. En dévoilant seulement aujourd’hui les arguments censés emporter l’adhésion, le gouvernement semble reconnaître que la décision politique, à elle seule, ne suffit pas. Il lui faut désormais convaincre que la séparation de la SEEG constitue non seulement une nécessité, mais aussi la meilleure réponse à une crise devenue structurelle.



